A Wolf at the Door

Le 20 novembre, c'est le TDoR (Transgender Day of Remembrance, Jour du Souvenir Transgenre). Il s'agit de se souvenir des personnes transgenres assassinées ou poussées au suicide durant l'année. On lit aussi des témoignages, positifs et/ou négatifs, de personnes trans.

2 ans après « Pourquoi être gay chez les Témoins de Jéhovah n'est pas très catholique », voici « A Wolf at the Door », post moins bien ordonné que le premier.


Nous naissons tous dans un corps. Parfois, ce corps nous va. Parfois, on s'en fout. Parfois, il ne correspond pas à ce qu'on est dans sa tête.

Nombreux sont celleux parmi ce dernier groupe de personnes à chercher comment disparaître complètement (et ne plus jamais être retrouvé).

Je fais partie de ce groupe.

Je m'appelle Leia, j'ai 17 ans, bientôt 18. Historiquement, on m'a connu sous le nom de Monsieur Tino.
Je n'ai jamais été à l'aise avec mon prénom de naissance, aussi appelé deadname. J'ai donc pris au départ le prénom d'un ami de collège que je trouvais cool.


À 12-13 ans, le collège commence un peu à t'enseigner les codes de la société. Une société hétéronormée, où le garçon doit protéger la fille, où le garçon doit être viril. Je ne me suis jamais sentie capable de remplir ces critères en tant que « garçon ». J'essayais de péchoter les filles, sans succès. J'ai jamais vraiment su d'où venaient ces échecs.

Pendant ce temps débutait ma dépression. Depuis mes 12 ans, je subis des moments intenses de mal-être, de perte de motivation, de pleurs, de crises d'anxiété.
Entre 12 et 15 ans, j'avais aucune explication (à part celle de mes parents que c'est une agglomération de plusieurs problèmes (lesquels ?) qui ont mené à la dépression). Entre 15 et 17 ans, c'est parce que je subis et subissais l'homophobie. Puis, la transphobie et la dysphorie de genre se sont rajoutées.

Évidemment, il y a des moments où je me sens bien. Mais il me semble que l'état « neutre/tristesse » est plus récurrent.

Comme n'importe qui, je veux être heureuse.
Mais la dépression vient, comme ce loup qui rôde devant la porte. Il tente d'entrer, j'essaie de le faire partir, mais il arrive quand même à s'imposer. Éventuellement, il s'en va. Mais je sais qu'il reviendra sous peu.
Quand je sens venir la dépression, j'écoute du Radiohead.
Mon copain te dira que j'écoute très très régulièrement du Radiohead. Tu remarqueras d'ailleurs les références (subtiles) placées ça et là.
Pourtant, il y a des moments où même Radiohead n'est plus suffisant. La musique ne sert alors qu'à aggraver la dépression pour que je puisse sortir tout ce que je conserve au fond de moi.

Notamment quand la dysphorie de genre est intense.

Au moment où j'écris ce texte, j'ai un corps considéré masculin : torse plat, des organes génitaux généralement perçus comme appartenant aux mâles, de la pilosité faciale, voix muée...

La dysphorie, elle vient quand elle veut. Je sais jamais quand est-ce que je vais la revoir. Mais je sais que je devrais faire quelque chose pour la réduire à un niveau « tolérable ». Soit j'enlève le jean, soit je me dénude. Ne jamais enlever que le haut ou regarder mon corps quand je me déshabille car sinon je craque.
Parfois, c'est juste un silence et une séance de respiration. Parfois, ça peut être des sanglots et une volonté forte de mourir.

Ou pire.
La semaine dernière, j'ai vécu l'une des pires dysphories que j'ai eu à subir pour le moment.
J'étais dans mon lit avec mon copain, quand d'un seul coup je me suis levée en respirant bruyamment et en enlevant en même pas 10 secondes tous mes vêtements. Je pensais que ça allait vaincre la dysphorie sur le coup, mais non. Mon copain me faisait des câlins, mais à ce moment-là j'avais à l'esprit des images de personnes qui me frappaient. Dès lors, je me suis mise à pleurer. Ça se calmait. Ça reprenait. Je retournais sur l'ordi pour essayer de finir mes devoirs, mais j'étais tellement vide à l'intérieur que je pouvais plus rien faire. Je suis retournée dans la chambre, et là, la dysphorie a été tellement violente que je me frappais moi-même. Mon copain était désemparé, tout ce qu'il pouvait faire c'était des câlins. Quand j'ai arrêté de pleurer, j'étais vide, inerte. Je sais plus vraiment comment la nuit s'est finie après. Heureusement qu'il était là à ce moment-là, sinon personne ne m'aurait retenu si j'avais ouvert la fenêtre.

J'aimerais ne plus avoir à subir ça, c'est trop dur à supporter, encore plus quand la dysphorie débarque quand je suis dans la rue.


Interlude.

Fig. 1 : Treefingers - Radiohead. Musique apaisante.

I'm not here. This isn't happening.

Quand je passe sur Reddit ou Twitter/Mastodon et que je vois un article sur la SoFECT ou une personne trans qui vient de mourir (meurtre ou suicide), je suis dans un mauvais état, grâce à la dépression qui est rentrée tranquillement.

Fig. 2 : Moi intérieurement après la lecture d'un article sur un énième acte LGBTphobe, 1993 (colorisé).

J'ai quitté la Drôme pour partir en Bretagne pour deux raisons. La première, c'est que je n'en pouvais plus de rester dans une vallée entourée de montagnes avec des gens pro-FN et beaufs qui font des blagues homophobes, en plus de vivre entourés de Témoins de Jéhovah, que ce soit à la maison, dans la rue ou au lycée.
La deuxième, la plupart de mes ami·e·s, que je pourrais considérer comme proches et importants pour moi, sont en Bretagne. Autant être proches d'eux, dans un cadre nouveau et acceuillant.

Si je regrette ? Il m'arrive de regretter le paysage que j'avais quand j'ouvrais les fenêtres le matin.

Ou le paysage de la ville.

À part ça, je ne regrette pas. Je me sentirai même mal à l'aise si je retourne là-bas un jour. Revoir des gens détestables m'appeler par mon ancien prénom, entendre des blagues homophobes, subir des règles absurdes à la maison concernant l'usage d'Internet... Nah.


J'ai donc fui la Drôme pour la Bretagne afin de faire une licence de sociologie.

L'université est un endroit varié. C'est la première fois que je vois autant de gens non-hétéros dans une même salle de cours. Ça m'a tout de suite mise en confiance pour m'outer auprès de ces gens.
Certain·e·s continuent à utiliser mon deadname mais c'est plus par erreur/oubli que de manière volontaire. Je fais pas l'effort de corriger les gens, parce que j'y pense pas. On a aussi quelqu'un qui me dit « tant que t'a pas fait de transition hormonale/qu'on voit pas de changement physique, je continuerai à dire *deadname* parce que je vais pas y arriver sinon ». (Et encore il s'améliore, il m'appelle de plus en plus par mon prénom actuel.)
En général, les gens de mon groupe sont quand même assez compréhensifs et font de leur mieux pour me genrer au féminin.


18 sekúndur fyrir sólarupprás - Sigur Rós


... Je crois que les gens savaient avant moi.

En maternelle, je jouais pas tellement avec les garçons au foot ou à toute autre activité dite masculine. Je me rappelle avoir joué un jour (peut-être plusieurs ?) à la dînette avec les filles en classe. Sinon je restais souvent sur un ordi (soit à l'école soit chez moi).
Au collège, mon prof de sport (réputé pour être un pervers par ailleurs) venait expliquer une deuxième fois les consignes aux filles et... à moi. Jamais aux garçons.

J'ai jamais aimé les vestiaires quand on avait sport. J'étais tout le temps mal à l'aise, je sortais le plus rapidement possible des vestiaires. En terminale, on avait demandé, les filles et moi, à ce que je puisse changer de vestiaire pour être avec elles et que je sois mieux. Même s'il comprenait parfaitement (merci), le prof a refusé, par peur du jugement de la direction, des parents et des élèves (« wallah pourquoi lui il peut mater et pas nous ??? »).
Là, je me dis que si j'avais pu faire un vestiaire pour des personnes non-binaires dont la porte est invisible aux autres, j'aurais été bien.


La société est faite de boîtes, de catégories.
À force de chercher le mot qui pourrait me définir correctement, ça me fatigue.

Quand j'étais à l'Existrans, un journaliste m'a demandé si j'étais non-binaire. Je lui ai dit que je m'étais jamais posé la question.

Y'a des moments où je m'en fous de me poser une étiquette. Je pourrais très bien ne pas avoir de prénom, avoir les deux organes génitaux ou aucun si ça me chante, si je n'avais pas à interagir avec les gens.

Mais vu que je dois interagir avec des gens et éventuellement passer du temps au lit avec eux, autant qu'ils sachent qui ou qu'est-ce que je suis.

Alors je dis aux gens la plupart du temps que je suis un mec bi. Si je sens que je peux leur faire confiance, je peux ensuite leur dire que je suis une meuf trans bie.
Je suis encore en période de réflexion, il y a encore quelques jours, le brouillon de ce post parlait de moi comme une personne non-binaire. Peut-être que je le suis, peut-être pas.

There are two colours in my head. What is that you tried to say?



Where is my mind?


... Je sais plus ce qu'il y a dans « Pourquoi être gay chez les Témoins de Jéhovah n'est pas très catholique ». Mon coming-out a été tellement désastreux que je fais tout pour l'oublier, pour éviter de me faire du mal.

Il y a deux ans, j'étais encore chez mes parents. J'étais donc encore un petit peu influencée par les Témoins de Jéhovah, vu que je voyais toutes leurs publications dans la maison. Ma mère m'a même félicité un jour de ne pas être « méchant » avec les Témoins de Jéhovah, de respecter ce qui se passe dans la maison.

Mais depuis, je suis partie de cet environnement religieux.
J'ai rencontré un ancien Témoin de Jéhovah, qui a à peu près vécu les mêmes choses que moi, je me sens moins seule.

J'ai quitté mes parents pour fuir les Témoins de Jéhovah, mais ils sont encore plus présents à Rennes. Quand je prends le métro à République, quand je sors à Villejean, quand je me promène tout simplement dans les rues, ils sont là. Comme un daily reminder de mon passé, pour me dire que je ne serai jamais en paix avec moi-même.

Les Témoins de Jéhovah ont détruit ma vie.
C'est à cause d'eux notamment que j'ai une dépression depuis 5 ans. C'est à cause d'eux que je n'ai pas pu faire un bac L option cinéma. C'est à cause d'eux que je suis mal à l'aise en public et que je me perçois comme un alien quand j'interagis avec les gens.

À chaque fois que je sors dans Rennes, je me demande s'ils vont être là. Parfois je n'y pense pas, et c'est leur présence soudaine qui me fait mal. Et quand ils sont là, j'ai plusieurs réactions : soit j'ai envie de pleurer, soit je suis en mode « putain arrêtez j'en peux plus de vous voir », ou alors je me retiens de foutre leur présentoir en l'air (je me suis retenue plus d'une fois de le faire).

... En soi, avoir fait mon coming-out m'a libéré la voie pour sortir d'ici. J'ai pu choisir ma filière, malgré un STI2D. Si je n'avais rien fait, je serais malheureux (ou malheureuse ?), éventuellement sans études supérieures (à la limite un vieux BTS de merde), ou mort.


Depuis le plus jeune âge, j'ai donc été différente. Parce que je me comportais pas comme les autres garçons, que j'étais élevée chez les Témoins de Jéhovah...
La différence s'est encore plus fait sentir au collège, puis au lycée.
Maintenant ce que je souhaite, c'est pouvoir m'affirmer comme je suis. Pouvoir commencer une transition hormonale, ma transition sociale ayant commencé il y a désormais 6 mois. Pouvoir aller dans des évènements féministes sans avoir la peur d'être rejetée parce que je ressemble à un mec qui tape l'incruste.

Je veux juste pouvoir faire partir ce loup à la porte, faire partir cette dépression et cette dysphorie.

Je veux pouvoir dire mon prénom sans qu'on me dévisage de manière inquiétante pour moi. (coucou le mec d'une ONG devant l'université)

Je veux enfin pouvoir être capable de me présenter comme ceci, sans craintes :

« Bonjour, je m'appelle Leia. Je suis étudiante en sociologie. J'ai un grand intérêt dans l'informatique, notamment tout ce qui est autour des systèmes GNU/Linux et UNIX. J'adore Radiohead, mais j'aime bien aussi Muse/Sigur Rós/Stupeflip. Je suis en couple avec un garçon magnifique et attentionné. Je ne pratique pas de sport. Je savais chanter. Je milite pour les droits de personnes LGBTI. Je suis une fille. »

Quand est-ce que je pourrais le dire ?


Fig. 3 : Heima - Sigur Rós. Rentrer « à la maison » en islandais. Je veux être au calme, sans problèmes pour m'ennuyer.